Alberto Clerico

Fotografo - Photographe - Photographer

Je peux bien dire d’avoir assisté dès ma naissance, durant les bombardements de Turin en 1944, à la destruction d’une réalité solide, rassurante et productrice, suivie bientôt d’une reconstruction aussi chaotique que fascinante aux yeux d’un enfant.
Mes premiers jardins d’enfant ont été les ruines de mon quartier qui se couvrait d’herbes et les prés des banlieues où je voyais pousser, à travers des forêts d’échafaudages, de grands immeubles sans aucun rapport avec mon idée de ville. Je les croyais issus de la Terre même, comme les troupeaux qui encore les fréquentaient.
C’est peut-être pour ça que je ne me suis jamais retrouvé dans les définitions rigides : chaque mot et chaque objet me renvoyaient vers d’autres dimensions, dans un réseau inextricable d’allusions et de complicités.
Dès mes premières années, gribouiller voulait dire participer au chaos créatif d’après-guerre qui produisait, d’un jour à l’autre, de nouvelles formes à un rythme impressionnant. Les auto-portraits et les nus qui couvraient mes papiers ressemblaient à des arbres, à des pierres, à des bâtiments. Mais ce fut le milieu industriel où se déroula toute ma vie de travail qui donna une poussée formidable à ma veine créatrice.
Aux marges de cette recherche j’ai découvert, presque par hazard, la Photographie. Je me croyais, dans ma naïveté, qu’elle m’aurait permis de découper directement dans la réalité les correspondances que je cherchais. Mais je me suis bientôt rendu compte que la présence d’un sujet reconnaissable révélé à travers un procédé technique rendait encore plus mystérieux le rapport entre la composition de l’image et les données visuelles.
Exactement comme pour les personnes, les « choses » créées par nos habitudes mentales n’arrivent à exprimer complètement leur originalité que le moment où elles se libèrent de leur séparation du Tout. A partir de ce moment là, l’objet le plus commun se présente comme le carrefour de tous les messages. Le plus commun, mais aussi le plus sévère et rhétorique. Il suffit parfois la présence d’un échafaudage, d’une barrière, d’un point de vue inusuel pour effondrer le message idéologique prévu par son constructeur. Le monument se retrouve pourtant nu, démuni et… interprétable comme n’importe quoi: aussi tragique dans sa limitation que héroïque dans sa volonté de représenter la Totalité.
Aujourd’hui, lors d’un affrontement barbare entre deux idéologies (l’une religieuse et l’autre technocratique) également ennemies de la complexité de l’Homme, il est nécessaire de plus en plus d’affirmer avec tous les moyens possibles la liberté d’interpréter les dimensions illimitées du Monde, avant d’être submergés par l’horreur d’une vision unique.