| Je peux bien dire d’avoir
assisté dès ma naissance, durant les bombardements
de Turin en 1944, à la destruction d’une réalité
solide, rassurante et productrice, suivie bientôt d’une
reconstruction aussi chaotique que fascinante aux yeux d’un
enfant.
Mes premiers jardins d’enfant ont été les ruines
de mon quartier qui se couvrait d’herbes et les prés
des banlieues où je voyais pousser, à travers des
forêts d’échafaudages, de grands immeubles sans
aucun rapport avec mon idée de ville. Je les croyais issus
de la Terre même, comme les troupeaux qui encore les fréquentaient.
C’est peut-être pour ça que je ne me suis jamais
retrouvé dans les définitions rigides : chaque
mot et chaque objet me renvoyaient vers d’autres dimensions,
dans un réseau inextricable d’allusions et de complicités.
Dès mes premières années, gribouiller voulait
dire participer au chaos créatif d’après-guerre
qui produisait, d’un jour à l’autre, de nouvelles
formes à un rythme impressionnant. Les auto-portraits et
les nus qui couvraient mes papiers ressemblaient à des arbres,
à des pierres, à des bâtiments. Mais ce fut
le milieu industriel où se déroula toute ma vie de
travail qui donna une poussée formidable à ma veine
créatrice.
Aux marges de cette recherche j’ai découvert, presque
par hazard, la Photographie. Je me croyais, dans ma naïveté,
qu’elle m’aurait permis de découper directement
dans la réalité les correspondances que je cherchais.
Mais je me suis bientôt rendu compte que la présence
d’un sujet reconnaissable révélé à
travers un procédé technique rendait encore plus mystérieux
le rapport entre la composition de l’image et les données
visuelles.
Exactement comme pour les personnes, les « choses »
créées par nos habitudes mentales n’arrivent
à exprimer complètement leur originalité que
le moment où elles se libèrent de leur séparation
du Tout. A partir de ce moment là, l’objet le plus
commun se présente comme le carrefour de tous les messages.
Le plus commun, mais aussi le plus sévère et rhétorique.
Il suffit parfois la présence d’un échafaudage,
d’une barrière, d’un point de vue inusuel pour
effondrer le message idéologique prévu par son constructeur.
Le monument se retrouve pourtant nu, démuni et… interprétable
comme n’importe quoi: aussi tragique dans sa limitation que
héroïque dans sa volonté de représenter
la Totalité.
Aujourd’hui, lors d’un affrontement barbare entre deux
idéologies (l’une religieuse et l’autre technocratique)
également ennemies de la complexité de l’Homme, il
est nécessaire de plus en plus d’affirmer avec tous
les moyens possibles la liberté d’interpréter
les dimensions illimitées du Monde, avant d’être
submergés par l’horreur d’une vision unique.
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